Initiale ornée représentant Guillaume IX le troubadour

Bonjour à tous !

L’article d’aujourd’hui sera consacré à un homme qui marqua son époque, tant sur le plan littéraire que sociétal, Guillaume IX d’Aquitaine. Né le 22 octobre 1071, il est le neuvième duc d’Aquitaine et le septième comte de Poitiers, titres qu’il gardera de 1086 jusqu’à sa mort en 1126. Cela fait de lui l’un des plus puissants seigneurs d’Occident, aux domaines plus étendus encore que ceux du roi de France, son suzerain. Selon une formule consacrée, il est aussi le « premier troubadour connu » et le premier poète lyrique de la littérature française dont on sait le nom. La chronique lui a assuré pour la postérité une réputation sulfureuse, celle d’un grand prince débauché, entouré de femmes, à l’esprit cynique et facétieux, dont l’activité ne s’est soldée que par des échecs (cf, l’expédition peu glorieuse en Orient au cours de l’année 1101-1102) et insoucieux de la gravité qui eut incombé à son rang.

Le chroniqueur Orderic Vital met en évidence à propos de son caractère une série d’ambiguïtés qui sont aussi celles de son œuvre. Les manuscrits ont conservé sous le nom du « comte de Poitiers » onze chansons. Six, qui se veulent plaisantes, s’adressent aux compagnons du poète et sont, pour certaines, particulièrement obscènes. Comme pour la plupart des autres troubadours, la vida de Guillaume IX est basée sur ses compositions poétiques. Ainsi, la critique arrive à parler de lui comme un « chantre du charnel », un « épicurien » voire un poète « très XVIIIe siècle ».

La dame fait mortel péché,
Qui n’aime un chevalier zélé,
Mais clerc ou moine cajoler,
C’est déraison
Qu’il faut au feu marquer
D’un gros tison !

Il serait pourtant un tord de réduire Guillaume IX à un paillard invétéré dont l’œuvre, nourrie de ses exploits sexuels, n’était destinée qu’à faire rire ses compagnons de débauche. Quatre des poèmes conservés préfigurent l’amour courtois, exprimant en termes délicats et neuf un amour qui n’est que respectueuse adoration et qui implore sans exiger.

Pour elle je frissonne et tremble,
Je l’aime tant de si bon amour !
Je n’en crois jamais née de si belle
En la lignée du seigneur Adam.

La onzième chanson est un véritable adieu au monde, d’inspiration grave et mélancolique.

Je ferai vers sur pur néant :
Ne sera sur moi ni sur autres gens,
Ne sera sur amour ni sur jeunesse,
Ni sur rien autre.
Je l’ai composé en dormant
Sur mon cheval.

Ne sais sous quelle étoile fus né.
Ne suis allègre ni irrité,
Ne suis d’ici ni d’ailleurs,
Et n’en puis mais :
Car fus de nuit ensorcelé
A la cime d’une colline.

Loin de ne comporter que des chants de soudards, son registre poétique se déploie ainsi de la drôlerie à la gravité, de l’obscène à la fin’amor, de la frivolité à l’adieu nostalgique au monde.

Le cas de Robert d’Arbrissel et l’hypothèse de l’invention de la fin’amor

Les relations que Guillaume IX à entretenu avec l’Église ont toujours été orageuses. Il fut excomunié deux fois par ses évêques, la première pour s’être emparé des biens de l’Église pour financer sa campagne contre Toulouse en 1113 et avoir répudié sa femme, la seconde en raison de sa liaison avec l’épouse du vicomte de Châtellerault (dite la Maubergeonne). Bientôt, il entre en conflit avec le prédicateur Robert d’Arbrissel, dont le succès s’avère indiscutable. Celui-ci affirme la supériorité des femmes sur les hommes et parvient ainsi à convertir de nombreuses femmes de la noblesse. Parmi elles, les deux épouses de Guillaume et sa maîtresse, la Maubergeonne. Arbrissel fait entrer les convertis à l’abbaye de Fontevrault qu’il a lui-même fondée, où coexiste une communauté d’hommes et de femmes, tous deux placés sous l’autorité suprême de l’abbesse. Guillaume IX aurait donc essayé de retenir à la cour les femmes convaincues par le prédicateur, en leur proposant un amour idéalisé, compromis entre l’amour charnel et l’amour mystique, et faisant une place de choix à l’adultère qu’il pratiquait lui-même assidument. Mais rattacher cette hypothèse à l’invention de l’amour courtois revient certainement à s’avancer beaucoup.

Guillaume IX d’Aquitaine n’est donc pas uniquement le prince paillard et le politique inapte dont les chroniqueurs ont dressé le portrait. C’est un poète en avance sur son temps, un homme cultivé et un mécène (il acceuille notamment à sa cour le barde gallois Bréri qui réintroduira sur le continent l’histoire de Tristan et Iseut) à l’esprit duquel sa petite fille, Aliénor, se montrera fidèle.

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Sources:
_ STANESCO (Michel), Lire le Moyen-âge, Paris, éditions Dunod, 1998
_ ZINK (Michel), Littérature française du Moyen-âge,  Paris, Presses Universitaires de France, 1992

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